- 121 – CENDRARS … TRINTIGNANT … MURAT …

Dès 1992 les « amoureux » de MURAT entendent parler d’un projet qui réunirait Jean-Louis TRINTIGNANT et le « Berger de Chamablanc ». L’acteur lisant le long poème de Blaise CENDRARS : « La prose du Transsibérien »,  MURAT mettant le tout en musique. La voix de TRINTIGNANT (si belle, si grave), les notes de musique de l’Auvergnat,  les mots du poète Blaise CENDRARS … Voilà de quoi vous mettre l’eau à la bouche. Hélas, pour des raisons que j’ignore (droits d’auteur/difficulté à réunir les belligérants …) le projet ne verra jamais le jour. J’ai même souvenir de MURAT (je n’ai pas retrouvé la trace écrite) disant que le tout « était resté coincé dans un tiroir » ou quelque chose dans le genre. Il y a peu, un inconnu qui aime à se promener sur mon Blog, qui aime MURAT, m’a fait parvenir un  enregistrement attestant de cette rencontre. Un instant magique que j’ai le bonheur de vous donner à entendre en toute fin de page …

***

Mais avant, je veux vous présenter l’auteur de cette prose admirable qu’est Blaise CENDRARS 

  • 1887/1961

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Né en Suisse (La Chaux-de-Fonds) Blaise CENDRARS fut,  comme l’écrit Jean-Pierre ROSNAY : « le poète de la fête et de l’aventure ». A 16 ans il fugue, voilà qui le mène jusqu’à Moscou. De là il s’en va jusqu’en Chine via le Transsibérien sans bourse délier. Jean-Pierre ROSNAY dans sa biographie du poète a le mot juste  lorsqu’il dit : « Blaise CENDRARS on le voit, est allé à la bonne « école buissonnière ». CENDRARS  vit de petits boulots, de rapine et de débrouillardise. A 20 ans il fait connaissance avec la France.  Il fréquente également Londres et Bruxelles. Alors qu’il est jongleur dans un cirque, il rencontre Charly CHAPLIN, jeune inconnu, comme lui sans le sou. 

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Avant d’aller plus loin, un mot sur Jean-Pierre ROSNAY  (photo ci-dessous) : poète, éditeur, qui publia de jeunes auteurs  parmi lesquels Georges BRASSENS … Il est aussi l’ami d’ARAGON

  • 1926/2009

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« La prose du Transsibérien » fut publiée aux éditions « Les hommes nouveaux » (1913). Ce poème de CENDRARS a été mis en forme par Sonia DELAUNAY (photo ci-dessous), d’origine Ukrainienne, femme du peintre Robert DELAUNAY.

  • 1885/1979

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Les époux DELAUNAY sont les amis d’APOLLINAIRE entre autre. Ce dernier disait : « En se réveillant, les DELAUNAY parlent peinture » … Et Sonia de compléter : « Nous nous sommes aimés dans l’art. La passion de peindre a été notre lien principal ».  Mais revenons à l’œuvre de Blaise CENDRARS. La mise en page et les illustrations par la femme peintre sont postérieures à l’écriture. L’œuvre de Sonia DELAUNAY : « Couleurs instantanées » est un ensemble de 199 x 36 plié en accordéon …

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L’œuvre originale a été imprimée à très peu d’exemplaires. Seize ont été signées à l’encre par l’artiste et au crayon par l’auteur. Le Centre Pompidou en France détient un exemplaire. Chez Sotheby’s les prix de vente pour ce type d’œuvre atteignent les sommets. 

Je vous laisse à présent lire ce beau et long poème qui nous conte le voyage d’un jeune homme dans le Transsibérien entre Moscou et Kharbin en compagnie de Jehanne (une prostituée) … 

« En ce temps-là j’étais en mon adolescence J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance J’étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance J’étais à Moscou, dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares Et je n’avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours Car mon adolescence était si ardente et si folle Que mon cœur, tour à tour, brûlait comme le temple d’Éphèse ou comme la Place Rouge de Moscou Quand le soleil se couche. Et mes yeux éclairaient des voies anciennes. Et j’étais déjà si mauvais poète Que je ne savais pas aller jusqu’au bout.

Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare Croustillé d’or, Avec les grandes amandes des cathédrales toutes blanches Et l’or mielleux des cloches…

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode J’avais soif Et je déchiffrais des caractères cunéiformes Puis, tout à coup, les pigeons du Saint-Esprit s’envolaient sur la place Et mes mains s’envolaient aussi, avec des bruissements d’albatros Et ceci, c’était les dernières réminiscences du dernier jour Du tout dernier voyage Et de la mer.

Pourtant, j’étais fort mauvais poète. Je ne savais pas aller jusqu’au bout. J’avais faim Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres J’aurais voulu les boire et les casser Et toutes les vitrines et toutes les rues Et toutes les maisons et toutes les vies Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés J’aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaives Et j’aurais voulu broyer tous les os Et arracher toutes les langues Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m’affolent… Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe… Et le soleil était une mauvaise plaie Qui s’ouvrait comme un brasier.

En ce temps-là j’étais en mon adolescence J’avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance J’étais à Moscou, où je voulais me nourrir de flammes Et je n’avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux

En Sibérie tonnait le canon, c’était la guerre La faim le froid la peste le choléra Et les eaux limoneuses de l’Amour charriaient des millions de charognes. Dans toutes les gares je voyais partir tous les derniers trains Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets Et les soldats qui s’en allaient auraient bien voulu rester… Un vieux moine me chantait la légende de Novgorode.

Moi, le mauvais poète qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout Et aussi les marchands avaient encore assez d’argent Pour aller tenter faire fortune. Leur train partait tous les vendredis matin. On disait qu’il y avait beaucoup de morts. L’un emportait cent caisses de réveils et de coucous de la Forêt-Noire Un autre, des boîtes à chapeaux, des cylindres et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield Un autre, des cercueils de Malmoë remplis de boîtes de conserve et de sardines à l’huile Puis il y avait beaucoup de femmes Des femmes, des entre-jambes à louer qui pouvaient aussi servir De cercueils Elles étaient toutes patentées On disait qu’il y avait beaucoup de morts là-bas Elles voyageaient à prix réduits Et avaient toutes un compte-courant à la banque.

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour On était en décembre Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine Nous avions deux coupés dans l’express et 34 coffres de joaillerie de Pforzheim De la camelote allemande “Made in Germany” Il m’avait habillé de neuf, et en montant dans le train j’avais perdu un bouton – Je m’en souviens, je m’en souviens, j’y ai souvent pensé depuis – Je couchais sur les coffres et j’étais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickelé qu’il m’avait aussi donné

J’étais très heureux insouciant Je croyais jouer aux brigands Nous avions volé le trésor de Golconde Et nous allions, grâce au transsibérien, le cacher de l’autre côté du monde Je devais le défendre contre les voleurs de l’Oural qui avaient attaqué les saltimbanques de Jules Verne Contre les khoungouzes, les boxers de la Chine Et les enragés petits mongols du Grand-Lama Alibaba et les quarante voleurs Et les fidèles du terrible Vieux de la montagne Et surtout, contre les plus modernes Les rats d’hôtel Et les spécialistes des express internationaux.

Et pourtant, et pourtant J’étais triste comme un enfant. Les rythmes du train La “moëlle chemin-de-fer” des psychiatres américains Le bruit des portes des voix des essieux grinçant sur les rails congelés Le ferlin d’or de mon avenir Mon browning le piano et les jurons des joueurs de cartes dans le compartiment d’à côté L’épatante présence de Jeanne L’homme aux lunettes bleues qui se promenait nerveusement dans le couloir et qui me regardait en passant Froissis de femmes Et le sifflement de la vapeur Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel Les vitres sont givrées Pas de nature! Et derrière les plaines sibériennes, le ciel bas et les grandes ombres des Taciturnes qui montent et qui descendent

Je suis couché dans un plaid Bariolé Comme ma vie Et ma vie ne me tient pas plus chaud que ce châle Écossais Et l’Europe tout entière aperçue au coupe-vent d’un express à toute vapeur N’est pas plus riche que ma vie Ma pauvre vie Ce châle Effiloché sur des coffres remplis d’or Avec lesquels je roule Que je rêve Que je fume Et la seule flamme de l’univers Est une pauvre pensée…

Du fond de mon cœur des larmes me viennent Si je pense, Amour, à ma maîtresse; Elle n’est qu’une enfant, que je trouvai ainsi Pâle, immaculée, au fond d’un bordel.

Ce n’est qu’une enfant, blonde, rieuse et triste, Elle ne sourit pas et ne pleure jamais; Mais au fond de ses yeux, quand elle vous y laisse boire, Tremble un doux lys d’argent, la fleur du poète.

Elle est douce et muette, sans aucun reproche, Avec un long tressaillement à votre approche; Mais quand moi je lui viens, de-ci, de-là, de fête, Elle fait un pas, puis ferme les yeux – et fait un pas. Car elle est mon amour, et les autres femmes N’ont que des robes d’or sur de grands corps de flammes, Ma pauvre amie est si esseulée, Elle est toute nue, n’a pas de corps – elle est trop pauvre.

Elle n’est qu’une fleur candide, fluette, La fleur du poète, un pauvre lys d’argent, Tout froid, tout seul, et déjà si fané Que les larmes me viennent si je pense à son cœur.

Et cette nuit est pareille à cent mille autres quand un train file dans la nuit – Les comètes tombent – Et que l’homme et la femme, même jeunes, s’amusent à faire l’amour.

Le ciel est comme la tente déchirée d’un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs En Flandres Le soleil est un fumeux quinquet Et tout au haut d’un trapèze une femme fait la lune. La clarinette le piston une flûte aigre et un mauvais tambour Et voici mon berceau Mon berceau Il était toujours près du piano quand ma mère comme Madame Bovary jouait les sonates de Beethoven J’ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone Et l’école buissonnière, dans les gares devant les trains en partance Maintenant, j’ai fait courir tous les trains derrière moi Bâle-Tombouctou J’ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp Paris-New York Maintenant, j’ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie Madrid-Stockholm Et j’ai perdu tous mes paris Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud Je suis en route J’ai toujours été en route Je suis en route avec la petite Jehanne de France.

Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues Le train retombe sur ses roues Le train retombe toujours sur toutes ses roues.

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t’a nourrie, du Sacré-Cœur contre lequel tu t’es blottie Paris a disparu et son énorme flambée Il n’y a plus que les cendres continues La pluie qui tombe La tourbe qui se gonfle La Sibérie qui tourne Les lourdes nappes de neige qui remontent Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l’air bleui Le train palpite au cœur des horizons plombés Et ton chagrin ricane…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Les inquiétudes Oublie les inquiétudes Toutes les gares lézardées obliques sur la route Les fils télégraphiques auxquels elles pendent Les poteaux grimaçants qui gesticulent et les étranglent Le monde s’étire s’allonge et se retire comme un accordéon qu’une main sadique tourmente Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie S’enfuient Et dans les trous, Les roues vertigineuses les bouches les voix Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses Les démons sont déchaînés Ferrailles Tout est un faux accord Le broun-roun-roun des roues Chocs Rebondissements Nous sommes un orage sous le crâne d’un sourd…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Mais oui, tu m’énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin La folie surchauffée beugle dans la locomotive La peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunnel La faim, la putain, se cramponne aux nuages en débandade Et fiente des batailles en tas puants de morts Fais comme elle, fais ton métier…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Oui, nous le sommes, nous le sommes Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert Entends les sonnailles de ce troupeau galeux Tomsk Tchéliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune La mort en Mandchourie Est notre débarcadère est notre dernier repaire Ce voyage est terrible Hier matin Ivan Oulitch avait les cheveux blancs Et Kolia Nicolaï Ivanovitch se ronge les doigts depuis quinze jours… Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier Ça coûte cent sous, en transsibérien, ça coûte cent roubles Enfièvre les banquettes et rougeoie sous la table Le diable est au piano Ses doigts noueux excitent toutes les femmes La Nature Les Gouges Fais ton métier Jusqu’à Kharbine…

“Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

Non mais… fiche-moi la paix… laisse-moi tranquille Tu as les hanches angulaires Ton ventre est aigre et tu as la chaude-pisse C’est tout ce que Paris a mis dans ton giron C’est aussi un peu d’âme… car tu es malheureuse J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi sur mon cœur Les roues sont les moulins à vent du pays de Cocagne Et les moulins à vent sont les béquilles qu’un mendiant fait tournoyer Nous sommes les culs-de-jatte de l’espace Nous roulons sur nos quatre plaies On nous a rogné les ailes Les ailes de nos sept péchés Et tous les trains sont les bilboquets du diable Basse-cour Le monde moderne La vitesse n’y peut mais Le monde moderne Les lointains sont par trop loin Et au bout du voyage c’est terrible d’être un homme avec une femme…

“Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?”

J’ai pitié j’ai pitié viens vers moi je vais te conter une histoire Viens dans mon lit Viens sur mon cœur Je vais te conter une histoire… Oh viens! viens!

Aux Fidji règne l’éternel printemps La paresse L’amour pâme les couples dans l’herbe haute et la chaude syphilis rôde sous les bananiers Viens dans les îles perdues du Pacifique! Elles ont nom du Phénix, des Marquises Bornéo et Java Et Célèbes a la forme d’un chat.

Nous ne pouvons pas aller au Japon Viens au Mexique! Sur ses hauts plateaux les tulipiers fleurissent Les lianes tentaculaires sont la chevelure du soleil On dirait la palette et les pinceaux d’un peintre Des couleurs étourdissantes comme des gongs, Rousseau y a été Il y a ébloui sa vie C’est le pays des oiseaux L’oiseau du paradis, l’oiseau-lyre Le toucan, l’oiseau moqueur Et le colibri niche au cœur des lys noirs Viens! Nous nous aimerons dans les ruines majestueuses d’un temple aztèque Tu seras mon idole Une idole bariolée enfantine un peu laide et bizarrement étrange Oh viens!

Si tu veux nous irons en aéroplane et nous survolerons le pays des mille lacs, Les nuits y sont démesurément longues L’ancêtre préhistorique aura peur de mon moteur J’atterrirai Et je construirai un hangar pour mon avion avec les os fossiles de mammouth Le feu primitif réchauffera notre pauvre amour Samowar Et nous nous aimerons bien bourgeoisement près du pôle Oh viens!

Jeanne Jeannette Ninette nini ninon nichon Mimi mamour ma poupoule mon Pérou Dodo dondon Carotte ma crotte Chouchou p’tit-cœur Cocotte Chérie p’tite chèvre Mon p’tit-péché mignon Concon Coucou Elle dort.

Elle dort Et de toutes les heures du monde elle n’en a pas gobé une seule Tous les visages entrevus dans les gares Toutes les horloges L’heure de Paris l’heure de Berlin l’heure de Saint-Pétersbourg et l’heure de toutes les gares Et à Oufa, le visage ensanglanté du canonnier Et le cadran bêtement lumineux de Grodno Et l’avance perpétuelle du train Tous les matins on met les montres à l’heure Le train avance et le soleil retarde Rien n’y fait, j’entends les cloches sonores Le gros bourdon de Notre-Dame La cloche aigrelette du Louvre qui sonna la Barthélemy Les carillons rouillés de Bruges-la-Morte Les sonneries électriques de la bibliothèque de New-York Les campanes de Venise Et les cloches de Moscou, l’horloge de la Porte-Rouge qui me comptait les heures quand j’étais dans un bureau Et mes souvenirs Le train tonne sur les plaques tournantes Le train roule Un gramophone grasseye une marche tzigane Et le monde, comme l’horloge du quartier juif de Prague, tourne éperdument à rebours.

Effeuille la rose des vents Voici que bruissent les orages déchaînés Les trains roulent en tourbillon sur les réseaux enchevêtrés Bilboquets diaboliques Il y a des trains qui ne se rencontrent jamais D’autres se perdent en route Les chefs de gare jouent aux échecs Tric-trac Billard Caramboles Paraboles La voie ferrée est une nouvelle géométrie Syracuse Archimède Et les soldats qui l’égorgèrent Et les galères Et les vaisseaux Et les engins prodigieux qu’il inventa Et toutes les tueries L’histoire antique L’histoire moderne Les tourbillons Les naufrages Même celui du Titanic que j’ai lu dans le journal Autant d’images-associations que je ne peux pas développer dans mes vers Car je suis encore fort mauvais poète Car l’univers me déborde Car j’ai négligé de m’assurer contre les accidents de chemin de fer Car je ne sais pas aller jusqu’au bout Et j’ai peur.

J’ai peur Je ne sais pas aller jusqu’au bout Comme mon ami Chagall je pourrais faire une série de tableaux déments Mais je n’ai pas pris de notes en voyage “Pardonnez-moi mon ignorance “Pardonnez-moi de ne plus connaître l’ancien jeu des vers” Comme dit Guillaume Apollinaire Tout ce qui concerne la guerre on peut le lire dans les Mémoires de Kouropatkine Ou dans les journaux japonais qui sont aussi cruellement illustrés À quoi bon me documenter Je m’abandonne Aux sursauts de ma mémoire…

À partir d’Irkoutsk le voyage devint beaucoup trop lent Beaucoup trop long Nous étions dans le premier train qui contournait le lac Baïkal On avait orné la locomotive de drapeaux et de lampions Et nous avions quitté la gare aux accents tristes de l’hymne au Tzar. Si j’étais peintre je déverserais beaucoup de rouge, beaucoup de jaune sur la fin de ce voyage Car je crois bien que nous étions tous un peu fous Et qu’un délire immense ensanglantait les faces énervées de mes compagnons de voyage. Comme nous approchions de la Mongolie Qui ronflait comme un incendie Le train avait ralenti son allure Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues Les accents fous et les sanglots D’une éternelle liturgie

J’ai vu J’ai vu les trains silencieux les trains noirs qui revenaient de l’Extrême-Orient et qui passaient en fantômes Et mon œil, comme le fanal d’arrière, court encore derrière ces trains A Talga 100.000 blessés agonisaient faute de soins J’ai visité les hôpitaux de Krasnoïarsk Et à Khilok nous avons croisé un long convoi de soldats fous J’ai vu, dans les lazarets, des plaies béantes, des blessures qui saignaient à pleines orgues Et les membres amputés dansaient autour ou s’envolaient dans l’air rauque L’incendie était sur toutes les faces, dans tous les cœurs Des doigts idiots tambourinaient sur toutes les vitres Et sous la pression de la peur, les regards crevaient comme des abcès

Dans toutes les gares on brûlait tous les wagons Et j’ai vu J’ai vu des trains de 60 locomotives qui s’enfuyaient à toute vapeur pourchassées par les horizons en rut et des bandes de corbeaux qui s’envolaient désespérément après Disparaître Dans la direction de Port-Arthur.

À Tchita nous eûmes quelques jours de répit Arrêt de cinq jours vu l’encombrement de la voie Nous le passâmes chez Monsieur Iankéléwitch qui voulait me donner sa fille unique en mariage Puis le train repartit. Maintenant c’était moi qui avais pris place au piano et j’avais mal aux dents Je revois quand je veux cet intérieur si calme, le magasin du père et les yeux de la fille qui venait le soir dans mon lit Moussorgsky Et les lieder de Hugo Wolf Et les sables du Gobi Et à Khaïlar une caravane de chameaux blancs Je crois bien que j’étais ivre durant plus de 500 kilomètres Mais j’étais au piano et c’est tout ce que je vis Quand on voyage on devrait fermer les yeux Dormir J’aurais tant voulu dormir Je reconnais tous les pays les yeux fermés à leur odeur Et je reconnais tous les trains au bruit qu’ils font Les trains d’Europe sont à quatre temps tandis que ceux d’Asie sont à cinq ou sept temps D’autres vont en sourdine, sont des berceuses Et il y en a qui dans le bruit monotone des roues me rappellent la prose lourde de Maeterlinck J’ai déchiffré tous les textes confus des roues et j’ai rassemblé les éléments épars d’une violente beauté Que je possède Et qui me force.

Tsitsika et Kharbine Je ne vais pas plus loin C’est la dernière station Je débarquai à Kharbine comme on venait de mettre le feu aux bureaux de la Croix-Rouge.

Ô Paris Grand foyer chaleureux avec les tisons entrecroisés de tes rues et tes vieilles maisons qui se penchent au-dessus et se réchauffent Comme des aïeules Et voici des affiches, du rouge du vert multicolores comme mon passé bref du jaune Jaune la fière couleur des romans de la France à l’étranger.

J’aime me frotter dans les grandes villes aux autobus en marche Ceux de la ligne Saint-Germain-Montmartre m’emportent à l’assaut de la Butte Les moteurs beuglent comme les taureaux d’or Les vaches du crépuscule broutent le Sacré-Cœur Ô Paris Gare centrale débarcadère des volontés carrefour des inquiétudes Seuls les marchands de couleur ont encore un peu de lumière sur leur porte La Compagnie Internationale des Wagons-Lits et des Grands Express Européens m’a envoyé son prospectus C’est la plus belle église du monde J’ai des amis qui m’entourent comme des garde-fous Ils ont peur quand je pars que je ne revienne plus Toutes les femmes que j’ai rencontrées se dressent aux horizons Avec les gestes piteux et les regards tristes des sémaphores sous la pluie Bella, Agnès, Catherine et la mère de mon fils en Italie Et celle, la mère de mon amour en Amérique Il y a des cris de sirène qui me déchirent l’âme Là-bas en Mandchourie un ventre tressaille encore comme dans un accouchement Je voudrais Je voudrais n’avoir jamais fait mes voyages Ce soir un grand amour me tourmente Et malgré moi je pense à la petite Jehanne de France. C’est par un soir de tristesse que j’ai écrit ce poème en son honneur

Jeanne La petite prostituée Je suis triste je suis triste J’irai au Lapin Agile me ressouvenir de ma jeunesse perdue Et boire des petits verres Puis je rentrerai seul

Paris

Ville de la Tour unique du grand Gibet et de la Roue.

Paris, 1913″.

***

Ce qui suit, c’est donc cadeau. J’aurais pu garder pour moi mais je ne peux. MURAT c’est fait pour partager (sans léser l’artiste bien entendu). L’enregistrement à venir est extrait d’une émission radio diffusée sur « France Culture » (du 17 octobre 1992) dans l’émission « Coda ».  Michel DUVAL fondateur des « Disques du Crépuscule » nous présente des extraits du projet réunissant : TRINTIGNANT – MURAT et CENDRARS … Je vous laisse tout ouïe …

  • Les mots de CENDRARS

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  •  La voix de TRINTIGNANT

Portrait of Jean-Louis Trintignant (1972). Courtesy Film Forum/Photofest

  • La musique de MURAT

JLM 3 10 2015

  • Le Transsibérien longeant le Lac Baïkal …

baikam

Voilà, c’est fini ! En votre compagnie j’ai eu plaisir à faire ce voyage qui m’a fait visiter des contrées mystérieuses et donné à connaître de belles personnes. Merci à vous Jean-Louis MURAT de m’avoir conduit ainsi, si loin de mon train-train quotidien …

***

Nota : L’ami Matthieu de Clermont m’indique que ce n’est pas sur « France Inter » mais sur « France Culture » dans l’émission « Coda » que ces extraits ont été donnés à entendre. J’ai donc modifié en conséquence. J’aime quand la critique se veut constructive !

Matthieu ajoute : « Ce projet devait intégrer d’autres auteurs que Cendrars, notamment Rimbaud. La maquette du « Bateau ivre » lu par Jean-Louis Trintignant a été par la suite publiée sur une compilation des Disques du Crépuscule ».  (Photo à suivre) …

  • Sampler CD promo n° TW 1918-2

un peu

A noter que cette compilation comprend un titre chanté par Marie AUDIGIER qui avait signé pour le label « Les disques du Crépuscule » …

***

Publié dans : ||le 15 décembre, 2015 |10 Commentaires »

10 Commentaires Commenter.

  1. le 15 décembre, 2015 à 15:10 Matthieu écrit:

    Rectification et précision : cet extrait n’a pas été diffusé sur France Inter, mais sur France Culture, dans l’émission « Coda » du 17 octobre 1992.
    Et ce projet devait intégrer d’autres auteurs que Cendrars, notamment Rimbaud. La maquette du « Bateau ivre » lu par Jean-Louis Trintignant a été par la suite publiée sur une compilation des Disques du Crépuscule. À écouter ici : https://www.youtube.com/watch?v=zGYm9UhZ3A8.

    Répondre

  2. le 15 décembre, 2015 à 15:17 didierlebras écrit:

    Merci, je vais rectifier Matthieu. Cela m’a été présenté comme ça. En + je l’ai ce CD. Je vais rectifier en mentionnant ton utile intervention. En plus ce CD je l’ai …
    Pourquoi ils ont appelé ça « bateau ivre » ???
    Nota : les remarques de l’autre jour se voulaient constructives … je n’en veux à personne surtout pas à Pierrot … pas + qu’à toi …

    Dernière publication sur  : Jean-Louis MURAT ... il aime ... il n'aime pas ...

    Répondre

    • le 15 décembre, 2015 à 15:28 Matthieu écrit:

      Eh bien, ils ont appelé ça « Le bateau ivre »… par ce que c’est « Le bateau ivre », tout simplement ! Jean-Louis Trintignant lit bien le poème de Rimbaud…
      Après, pourquoi avoir voulu intégrer ce poème sur un disque intitulé « Prose du Transsibérien » ? Je ne sais pas, mais il s’agit toujours d’un texte sur le voyage, écrit dans une langue remarquable. Ce n’est pas un choix incohérent du tout…

      Concernant « les remarques de l’autre jour », c’est bien ainsi que je les avais comprises, il n’y a pas de malaise en ce qui me concerne (pour les lecteurs qui ne comprennent pas de quoi nous parlons Didier et moi, cf. la zone « Commentaires » de l’article n°119).
      Cordialement,
      M.

      Répondre

  3. le 15 décembre, 2015 à 16:52 Muse écrit:

    Merci Didier!
    Pour l’ensemble de ces pages, de cet investissement consenti autour de JLM, tant de l’oeuvre que de l’homme. Nous avons eu plaisir à découvrir ton travail et d’autres pans de celui de JLM.

    Ce projet de mettre en musique Cendrars et cette partie précisément de son oeuvre, a été fait par un autre grand chanteur, personnalité particulière également, Bernard Lavilliers:

    https://www.youtube.com/watch?v=Z271fbTFtWw

    J’avais mis ce lien il y a déjà quelques mois au moins sur le zikforum pour le partager à tous. Je le remets donc ici où il a pleinement sa place.
    Le travail de mise en musique et en scène des mots de Cendrars est fabuleux.

    J’ai beaucoup aimé ce que Bernard Lavilliers dit de ce travail qu’il a fait:

    https://www.youtube.com/watch?v=FlVRD3nTotY

    Je ne sais pas si ce que pourrait en dire JLM mais je trouve l’expression très belle.

    En parlant du bateau ivre, je repense à la récitation de Gérard Philippe, jubilatoire et qui retranscrit bien la jeunesse et la verdeur de Rimbaud:

    https://www.youtube.com/watch?v=q9vfI-hadFE

    Répondre

  4. le 15 décembre, 2015 à 16:59 Muse écrit:

    Ah, sinon, Sonia Delaunay ne fut pas que la femme du peintre Robert Delaunay. Mais elle fut peintre aussi.
    Et de grand talent.

    Répondre

  5. le 15 décembre, 2015 à 20:28 didierlebras écrit:

    Il me semble que je le dis Muse, puisque je mentionne l’œuvre qu’elle a réalisée pour mettre en forme les mots de Cendrars …

    Dernière publication sur  : Jean-Louis MURAT ... il aime ... il n'aime pas ...

    Répondre

  6. le 15 décembre, 2015 à 20:50 Muse écrit:

    Je n’ai vu que « femme du peintre ». C’est pourquoi je t’ai fait la réflexion. Mon message juste avant semble être bloqué. Sans doute à cause des liens youtube sur l’oeuvre de Cendrars mise en musique par Lavilliers avec sa réflexion. A voir dans l’espace modération.

    Répondre

  7. le 15 décembre, 2015 à 20:55 didierlebras écrit:

    Je vais ajouter une mention … c’est vrai qu’elle avait un talent fou … Dans la mode elle a même tenu un rôle important …

    Dernière publication sur  : Jean-Louis MURAT ... il aime ... il n'aime pas ...

    Répondre

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