- 103 – Jean-Louis MURAT … et les contes d’Alix DE LA CHAPELLE D’APCHIER …

Avec l’arrivée de Justine puis de Gaspard dans la famille BERGHEAUD, le papa Jean-Louis BERGHEAUD s’est jeté à corps perdu dans la lecture de de contines puis de contes pour enfants. A la sortie de chaque nouvel album, lors des interviews accordées, MURAT fait part aux journalistes de ses moments de lecture passés avec ses enfants. Chacun des derniers albums du bougnat porte en lui des stigmates de ces instants privilégiés. A commencer par « Grand lièvre » qui avant de devenir le titre de l’album était celui d’une chanson sensée y figurer. Le p’tit GASPARD est passé par là … les mots se sont envolés … Il a bien fallu se faire à l’idée … et prendre la résolution de mieux ranger.  A l’époque le titre « Rouges souliers » faisait selon certains référence à une légende Indienne. Ce n’est pas impossible si l’on en croit les vers qui suivent :

(…)

« S’éloigne le canoë

De notre gourbis privé

Dans la maison de l’âme

Quels visages pâles pâles ».

(…)

D’autres font le rapprochement avec « Les souliers rouges » conte d’Andersen. MURAT balaye toutes ces supputations pour évoquer un « animal en voie de disparition ». Le dessin de la pochette, simpliste au possible, n’a d’autre objectif que de plaire aux enfants. Pour autant je ne suis pas certain qu’il nous ait dit toute la vérité le bougre, comme d’habitude … Il est probable que MURAT associe dans cette chanson tous ces thèmes à la fois.

Les rouges souliers conte ANDERSEN

rouges souliers

« Il était une fois une jolie petite fille, mais si pauvre qu’en été elle était obligée d’aller toujours nu-pieds, et hiver de porter de gros sabots ; de sorte que ses petits pieds finirent par devenir tout rouges, et cela paraissait très dangereux ».

« Au milieu du village demeurait la vieille mère du cordonnier. Elle se mit à l’ouvrage, et confectionna du mieux qu’elle put, avec de vieilles lisières de drap rouge, une petite paire de chaussons ».

« Ils étaient assurément fort laids et très grossièrement faits ; mais son intention était bonne, car ces chaussons étaient destinés à la pauvre petite fille. Catherine était son nom ».

« Le jour même où l’on enterra sa mère, on lui donna les chaussons rouges ; et elle les mit alors pour la première fois. Certes ce n’était pas là une chaussure de deuil, mais Catherine n’en avait pas d’autre. Elle les mit donc à ses pieds nus, et suivit ainsi chaussée le cercueil ».

(…)

Notons par ailleurs que Marcel PROUST fait aussi référence aux « rouges souliers » dans son œuvre . Je cite : « Vous avez gardé vos souliers noirs ! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges ». (Extrait : « Le coté de Guermantes »).

Pour PROUST et ANDERSEN ainsi que pour MURAT le choix du rouge n’est pas anodin, il se rapporte au sang.

 Voilà qui nous éloigne d’Alix DE LA CHAPELLE D’ACHPIER. C’est « Toboggan » (2013) qui nous y mène … Il s’agit d’une conteuse du Puy de Dôme réhabilité par Henri POURAT et quelques autres. Elle est la fille de Régis Jean-Baptiste Célestin Adhémar Marcel DE LA COLOMBE DE LA CHAPELLE D’APCHIER (1835 – 1874) et de Anne-Marie TEYRAS DE GRANVAL (1843 – 1919). Le papa, comte et marquis de son état fut le maire de la commune de VERGONGHEON petite cité ouvrière du département de la Loire.

Cartes postales de VERGONGHEON …  

vergongheon 1

vergongheon 2

vergongheon

Alix  naît au château de « BERGOÏDE » implanté sur la commune de BRASSAC LES MINES le 4 février 1871. Elle décède à CLERMONT FERRAND le 26 novembre 1954. Elle est donc âgée de 83 ans. Elle est restée demoiselle.  

La bâtisse familiale du temps de sa splendeur …

bergoide1

Fenaison à même les fenêtres du château …

Bergoide2

Alix au ciel est partie. Le château a été détruit pour des raisons de sécurité. Il semble qu’il n’en reste plus une seule pierre. C’est donc dans cette belle « maison » qu’Alix a vécu des jours heureux. On lui raconte des histoires, elle enregistre. Voici ce qu’elle déclare devenue grande : « Une partie des contes que j’ai mis dans la bouche de « La Montagnère » vivaient dans ma mémoire depuis les jours de l’enfance, où ils me furent contés par une vieille bonne. Certaines ont été recueillies par quelque femme « ancienne », qui ravaudait au talus des genêts en gardant ses vaches ou ses chèvres. Ou par quelque autre, assise au coi de la vieille cheminée paysanne. Que de gentillesse il a fallu déployer pour les amener à parler ! Que de petites manœuvres § Que d’attaques par surprise … ! Elles semblaient humiliées les pauvres, de détenir ces vieilleries – c’est ainsi qu’elles s’exprimaient – dédaignées aujourd’hui par le plus grand nombre, et on les devinait pleines de méfiance envers celui ou celle qui cherchait à pénétrer dans les secrets du passé. Parfois, elles n’apportaient que des bribes, des lambeaux, de ces ressouvenances, auxquels il fallait rendre forme et vie, comme on souffle sur la graine ailée, froissée, gisant à terre, de de quelque plate sauvage; après quoi elle reprend son envol ».

Couverture et invitation à découvrir l’univers de « La Montagnère » … 

 la montagnèrela montagnère 2

 Pierre BALME (1882 – 1963) écrivain érudit et historien de l’Auvergne est l’un des premiers à réhabiliter Alix DE LACHAPELLE D’ACHPIER. Il publie un article intitulé : « Une noble demoiselle écrivain ». Il écrit : « C’est durant son enfance qu’Alix reçut ses dons de conteuse, en écoutant des servantes comme la vieille Marianne qui narraient des histoires de leurs pays, des monts d’Auvergne, du Forez, du Velay, de la Margueride, du haut plateau du Gévaudan ou encore des planèzes du Cantal ». BALME nous décrit la conteuse  : « La claire adolescente à la taille menue, aux traits à la fois pleins et affinés, au front haut couronné d’ondulations d’un blond ardent ». (…) « On remarquait surtout la transparence du regard de source, brillant d’intelligence et de bienveillante  malice … Deux yeux gris verts, toujours éveillés, qui s’attachaient sur les scènes de la vie, sur les gens, leurs mimiques et leurs attitudes … Sa merveilleuse mémoire, aussi visuelle qu’auditive, avait retenu avec le mot à mot des récits, les expressions du visage et les gestes des narratrices ».

Alix DELACHAPELLE D’APCHIER, noble auvergnate restée vieille fille, fut conteuse pour ses neveux et nièces des histoires que lui racontaient une vieille servante de la famille, nommée Marianne. Férue de littérature, ayant participé à la revue l’Auvergne littéraire et artistique durant quelques années, elle était aussi amie d’Henri Pourrat. Très attachée au patrimoine oral culturel de l’Auvergne, elle a contribué à faire connaître différentes légendes attachées à l’Auvergne aussi bien Haute-Loire que Puy de Dôme, Allier ou Cantal.

Certains des contes d’Alix DELACHAPELLE ont été réunis dans un livre : « Les contes de la vieille Marianne » qui comprend 6 histoires distinctes. La première  s’intitule : « Le chat qui renifle ». Voilà qui va nous mener directement au « Chat noir » chanté par Jean-Louis MURAT. Pierre BALME nous apprend le goût de la conteuse pour une : « écriture très proche de la réalité ». C’est ainsi que le titre proposé par Alix DE LA CHAPELLE pour la première histoire fut : « Le chat … qui nifle ». La conteuse qui souhaitait utiliser le langage parlé essuie un refus de la maison d’édition qui exige l’emploi du mot courant. Voilà qui nous donne : « Le chat qui renifle ».

« Les contes de la vieille Marianne » … édition ancienne …

marianne 2

… édition plus récente …

marianne

Il y a tout lieu de penser que Jean-Louis BERGHEAUD a lu à ses enfants les contes d‘Alix dont « Le chat qui renifle » lequel s’ouvre ainsi : « Il faut des chats pour tous les moulins pour débarrasser des rats, c’est certain, mais vivent les chats naturels, les honnêtes, chats gris avec le nez et les pattes blanches ! et foin des chats noirs, comme celui du Ponsot ! Chats noirs, branche du diable ! Plus sombres que le brouillard des nuits. Des yeux à vous tirer l’âme du corps ».

« Le chat du Ponsot était venu au pays avec le père et la mère MOUILLEFARINE, qui avaient eu le moulin d’héritage. Quel était le plus méchant, du chat, du meunier ou de la meunière ? On a toujours dit, je crois que le chat dépassait les autres. le monde en avait peur et ne venait au moulin qu’en tremblement. Il était bien forcé d’y porter son grain, cependant. A dix lieux à la ronde on ne voyait pas virer d’autres ailes, dans le vent de Challiergue, que celles du Ponsot ».

Je vous laisse lire la suite … Mais qu’en ce temps on écrivait bien. J’imagine les yeux des enfants attentifs à une telle lecture. Chaque mot vous donne une image, vous précise un trait de caractère. Le chat se fait homme. On lui devine une vraie personnalité, un vraie force de caractère. Les mots sentent bon la compagne, la montagne, le blé et la farine. 

 

A la lecture du « chat qui renifle » on s’aperçoit que le « chat noir » de Jean Louis MURAT fait largement référence au conte d’Alix DELACHAPELLE

Une histoire de chat noir maléfique qui provoque ruine, malheur car associé avec des sorciers et sorcières serviteurs du diable en personne. Ce chat noir, qui est une sorte de demi-démon s’introduit dans un moulin pour ruiner la famille auvergnate qui y travaille avec courage et succès ; mais grâce à une bonne sorcière, la famille élève un petit chat blanc pour contrer ses maléfices. Alors le chat noir se venge en enlevant les deux jeunes enfants du meunier (un garçon et une fille) et les confie à une sorcière tyrannique qui les affame et les fait travailler comme des esclaves. Le chat blanc devenu adulte part délivrer les enfants et arrive après un duel sans merci avec le chat noir, puis un incendie de la maison de la vieille sorcière, à ramener les enfants au moulin et à leur mère. Ce résumé fait nous permet de mieux comprendre pourquoi dans la chanson du chat noir, les enfants ont peur du chat et font des cauchemars sur lui. C’est en rappel avec ce conte auvergnat, très certainement lu par Jean Louis MURAT à ses enfants.

Extrait « Le chat noir » (Toboggan/2013).

(…)

Chat tyrannique

Passe passe vite ».

(…)

Au miroir où  rêve l’enfant

L’agneau s’agite  maman viens vite

Au miroir où  rêve l’enfant

Passe le chat en  tourbillonnant ».

(…)

L’autre histoire  extraite des « Contes de la vieille Marianne » a pour titre : « ceux du domaine et les demoiselles des bois » …  Se sont les animaux d’une ferme auvergnate de la Limagne (donc en plaine), emmenés par une chèvre malicieuse et intelligente (élevée comme une princesse par les fermiers avec qui elle a une relation très fusionnelle, presque filiale), qui vont, pour échapper à la vente et à la mort prévue par leurs vieux propriétaires ruinés, partir à l’aventure jusqu’au milieu d’une forêt montagnarde, administrée par les fades (fées désignées sous le nom de demoiselles des bois). La chèvre est à la fois celle qui motive le reste des animaux, celle qui négocie et installe ses compagnons dans le domaine des fées, mais aussi celle qui se plaint perpétuellement, qui par sa curiosité, son goût de la liberté, va provoquer des malheurs sur leurs têtes en désobéissant aux fées. Il lui faudra apprendre des leçons particulièrement dures pour réaliser ses erreurs et profiter de la vie, préserver à la fois ses intérêts et ceux de ses compagnons. A la fin de l’histoire, la chèvre retourne visiter les vieux fermiers qui finalement, ayant reçu un héritage, ont retrouvé un peu de fortune et voudraient la récupérer. Mais elle qui a conquis sa liberté et aussi celle des autres, au prix de leçons et d’efforts, choisit de garder son indépendance sans pour autant renier ses anciens maîtres, leur rendant visite de temps à autre. Le lien fusionnel de départ se trouve donc rationalisé en se transformant en une relation d’amitié sans aliénation de part et d’autre.

C’est une sorte de métaphore de la conquête de l’autonomie complète d’un humain qui se joue avec cet animal cornu.

Le titre  »la chèvre alpestre » évoque de façon imagée l’épouse absente. Ceci fait râler Jean Louis qui exprime en chanson  son mécontentement par la description d’un profond sentiment d’abandon,  un refus de se lever, une rêverie fantasme de contrôle et de puissance,  une peur que sa femme le trompe avec un autre homme (et donc de porter  les cornes, comme on dit des maris trompés) et noie son chagrin dans la  musique, l’alcool et la fête. Comme les deux vieux fermiers ruinés,  abandonnés par la chèvre et les animaux qu’ils voulaient vendre pour se  tirer d’embarras, MURAT n’arrive pas à supporter l’absence de celle qu’il  aime. Mais il doit comme les fermiers, accepter cette absence momentanée  sans chercher à la combler absolument ou à se plaindre d’être abandonné  à qui veut l’entendre. C’est à dire sortir de la dépendance affective  dans laquelle il se complaît tout en souffrant beaucoup, pour devenir  autonome psycho affectivement. Cette peur de l’abandon qu’il  exprime, rejoint ce qu’il a livré de sentiment d’abandon à son père,  avant de mourir dans la chanson « Mujade Ribe ». Le père qui l’a pourtant en  grande partie abandonné ainsi que sa soeur pour conquérir son autonomie  et indépendance, va rabrouer son fils, nier l’impact destructeur de cet  abandon de l’enfant qu’a été Jean Louis MURAT ce qui est très violent, même venant  d’un homme qui n’a plus toute sa tête. Voilà qui a pour conséquence d’enfermer finalement MURAT  adulte dans une dépendance affective de  compensation vis à vis de sa femme, ses enfants, sa mère …etc. « La  chèvre alpestre » est donc à la fois son épouse qui ose de temps en temps  prendre le large (comme la chèvre du conte), et Jean Louis MURAT lui-même qui  interroge sa dépendance affective tout en s’y complaisant et qui a peur  d’être abandonné par son épouse.

Extrait de « La chèvre Alpestre » (Babel/2013)

(…)

« Ah le meilleur de la bête veut pas quitter son lit

Il se  rêve Roi de Suède et de Sibérie

Il a perdu sa chèvre alpestre

Pas besoin de faire cette  tête ».

(…)

« À propos  la chèvre alpestre

T‘as toujours pas de nouvelles  ? »

(…)

Merci à Monsieur MURAT de nous permettre de faire de telles découvertes …

***

 

 

Publié dans : ||le 10 décembre, 2014 |6 Commentaires »

6 Commentaires Commenter.

  1. le 18 décembre, 2014 à 22:17 Muse écrit:

    Je vois que tu as complété les recherches sur Alix, c’est super! Je n’avais pas trouvé les photos de son château et tu as réussi, c’est génial! Bravo Didier!

    Répondre

  2. le 18 décembre, 2014 à 22:22 didierlebras écrit:

    Merci Muse, je suis comme toi … j’aime chercher … c’est un plaisir de découvrir … Tu m’es d’un très grand support … Ta perception de l’œuvre de Murat me semble très fine … s’il y a des thèmes que tu perçois non évoqués par moi, je suis preneur de toutes tes observations …
    Amitiés.

    Dernière publication sur  : Jean-Louis MURAT ... il aime ... il n'aime pas ...

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  3. le 26 juillet, 2016 à 9:11 jean marc écrit:

    formidable et passionnante recherche comme toujours. Gardez bien vos notes surtout.

    Répondre

  4. le 30 mai, 2017 à 14:12 Bernard de LACHAPELLE écrit:

    Que je suis heureux que ma grand’tante Alix, « tante Lili », demeure dans la mémoire de ceux qui ont aimé ses contes et le font savoir. MERCI !

    Répondre

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